Atlas Social de la métropole nantaise

Au-delà de la ville attractive

Les noms de rues à l’épreuve du genre. Une géographie politique de Nantes (1/2)

par Collectif à coté

planche publiée le 16 juin 2022

Note liminaire : nous utilisons les termes « hommes » et « femmes » pour désigner toutes les personnes identifiées et/ou s’identifiant comme telles, afin de décrire et analyser ce système qu’il conviendra de dépasser. En effet,la déconstruction d’une vision binaire du genre laisse place à l’expression d’identités plurielles.

NDLA

S’ils paraissent anodins, quotidiens, les noms de rues sont l’une des matérialisations les plus tangibles des inégalités de genre dans la ville. Ce sont des messages symboliques et historiques forts, qui peuvent aussi bien inspirer les passant·e·s qu’être ignorés. Les guerres et leurs « héros », entre autres positions de pouvoir occupées par des hommes, se sont fait une place indéniable sur nos plaques au détriment d’autres types de figures. Qu’est-ce que cela raconte de l’espace public  ? Cette première planche se propose de développer la question de l’inégalité homme/femme.

1Les données présentées ci-dessous sont le fruit d’une recherche des auteur·ice·s, le collectif à côté. Ont été caractérisées à partir de la donnée publique « Voies de Nantes » les rues portant un nom de personne par leur profil (genre, classe sociale, race sociale, nationalité, siècle de vie, profession, biographie) et certaines caractéristiques spatiales (année de nomination, longueur). À noter que parmi les critères décrits plus haut, l’un d’eux fait l’objet de controverses dans les domaines de la recherche, il s’agit du terme « race sociale ». Il s’agit de décrire une construction sociale et historique qui crée des groupes dont certaines sont privilégiées et d’autres discriminées.

Une répartition inégale des noms de rues selon le genre

Figure 1 - Une répartition inégale entre les voies portant un nom d’homme et celles portant un nom de femme

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214 % seulement des rues de Nantes ayant un nom de personne portent des noms de femmes. Par ailleurs, si l’on considère l’ensemble des rues de la ville, quel que soit le type de dénomination (nom de personne ou non), la proportion ne s’élève qu’à 7 %, soit 223 rues portant des noms de femmes sur plus de 3 200. En revanche, six fois plus de rues (41 %) portent un nom d’homme.

Figure 2 - Des répartitions homme/ femme inégales selon le type de voie

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3La représentation inégale des femmes et des hommes dans la ville ne se cantonne pas qu’au nom des rues. Le qualificatif d’une voie (impasse, rue, boulevard...) est inconsciemment associé à des ordres de grandeur dans le tissu urbain (figure 2). La part de qualificatif désignant des petites voiries est ainsi beaucoup plus importante pour les rues portant des noms de femmes, tandis que les qualificatifs des voiries les plus importantes sont plus souvent associés à des rues portant des noms d’hommes. Sans surprise, les rues portant des noms de femmes ont une longueur moyenne de 154 mètres, contre 250 pour celles portant un nom d’hommes (figure 3).

Figure 3 - Des répartitions homme/ femme inégales selon la longueur moyenne des voies

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Nommer une rue : un geste politique ?

4Si la dénomination des rues remonte au XVIIIe siècle, c’est à partir de 1600, par initiative publique et royale, que les rues peuvent prendre le nom d’une personne. L’apparition des plaques de rues en 1728 à Paris, puis la transmission de la compétence de dénomination aux conseils municipaux en 1789, ancrent l’usage des noms de rues dans l’espace public et en font l’expression d’une histoire et d’opinions politiques. Aujourd’hui à Nantes, le vote de nomination des rues publiques est précédé par une proposition des archives municipales auprès de l’élu·e au patrimoine qui valide ou non le choix. En ce qui concerne le tiers des rues ayant un statut privé, leur nom est donné par les copropriétaires. Une unique condition s’impose quant au choix du nom, du moins s’il s’agit d’une personne : elle doit être décédée depuis plus d’un an afin d’éviter tout acte condamnable commis entre l’attribution du nom et la fin de la vie de la personne.

5En 2015, la Ville de Nantes adopte le plan d’action « Égalité Femmes-Hommes » qui l’engage, entre autres, à la féminisation de ses noms d’équipements et de rues. La Ville lance alors un dialogue citoyen dont l’objectif est de constituer une liste de noms de personnalités féminines, donc de mettre en lumière des femmes ayant marqué leur époque et que l’Histoire a éludées jusque-là. Depuis 2016, 65 % des nouveaux odonymes affublés d’un nom de personne sont féminins. Ce sont 109 nouvelles voies qui ont été baptisées au nom d’une personnalité féminine, c’est-à-dire autant que depuis le début du XIXe siècle. Cette politique de féminisation des noms de rue dessine une géographie particulière (figure 4), qui marque les nouveaux quartiers de la ville, qu’il s’agisse de programmes de densification urbaine comme à la Caserne Mellinet et sur l’Île de Nantes, ou d’extensions urbaines périphériques.

Figure 4 - Proportion des rues portant un nom de femme pour chaque micro-quartier de Nantes

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Vers un espace plus égalitaire ?

6Si la politique de féminisation des noms de rues permet de ne pas se satisfaire de l’inégale représentation des femmes, elle n’est cependant pas suffisante. Malgré son attractivité et quelques grands projets urbains, la croissance de la ville de Nantes est limitée car il n’y a quasiment plus de disponibilité foncière. Son réseau viaire est donc pour l’essentiel déjà constitué. La politique égalitaire de dénomination des noms de rues ne concerne de ce fait qu’une toute petite partie du territoire, tant les créations de nouvelles voies sont rares. La très grande majorité de la ville, et notamment le centre-ville, espace symbolique fort, reste ainsi inégalitaire.

7Comment assurer et travailler à la visibilité des minorités, et notamment des femmes, dans l’espace public ? Quels outils pourraient alors être mis en place ? La dénomination des rues en est un. Mobilisé comme un geste politique fort à différentes époques de l’Histoire, il permettrait d’engager un débat public sur l’histoire commune et inclusive de la ville.

Pour citer ce document

Collectif à coté, 2022 : « Les noms de rues à l’épreuve du genre. Une géographie politique de Nantes (1/2) », in F. Madoré, J. Rivière, C. Batardy, S. Charrier, S. Loret, Atlas Social de la métropole nantaise [En ligne], eISSN : 2779-5772, mis à jour le : 16/06/2022, URL : https://asmn.univ-nantes.fr/index.php?id=795, DOI : https://doi.org/10.48649/asmn.795.

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Image : Collectif à côté, 2022.

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Bibliographie

Badariotti D., « Les noms de rue en géographie. Plaidoyer pour une recherche sur les odonymes », Annales de géographie, n° 625, 2002, p. 285-302. DOI : 10.3406/geo.2002.1658

Collectif à côté,« La rue : nom masculin ? », Ici, n° 1, 2021. https://www.crous-nantes.fr/wp-content/uploads/sites/19/2021/04/210325-CAR-les-noms-de-rues-pages-1.pdf

Di Méo G., « Les femmes et la ville. Pour une géographie sociale du genre », Annales de géographie, n° 684, 2012, p. 107-127. DOI : 10.3917/ag.684.0107

Pajot S., Nantes, Histoires de rues, Saint-Sébastien-sur-Loire, Orbestier, 2010.

Raibaud Y., La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin, 2015.

Fassin D., Fassin E., De la question sociale à la question raciale, Paris, La Découverte, 2009.

Collectif à coté

Le collectif à côté, c’est l’émulsion de 15 ami·e·s issu·e·s de l’école d’architecture de Nantes rassemblé·e·s autour de l’envie d’explorer la ville et d’expérimenter dans une multitude de champs d’action : architecture, graphisme, cartographie, scénographie, recherche sociale... Une occasion pour nous de mettre en œuvre nos compétences acquises lors des études au service des autres ainsi que de s’engager sur des sujets qui nous bousculent et nous motivent. Afin d’atteindre cet objectif, nous pensons des projets de la conception à la réalisation.

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Résumé

S’ils paraissent anodins, quotidiens, les noms de rues sont l’une des matérialisations les plus tangibles des inégalités de genre dans la ville. Ce sont des messages symboliques et historiques forts, qui peuvent aussi bien inspirer les passant·e·s qu’être ignorés. Les guerres et leurs « héros », entre autres positions de pouvoir occupées par des hommes, se sont fait une place indéniable sur nos plaques au détriment d’autres types de figures. Qu’est-ce que cela raconte de l’espace public  ? Cette première planche se propose de développer la question de l’inégalité homme/femme.

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