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Atlas Social de la métropole nantaise

Au-delà de la ville attractive

Comprendre l’abstention par la géographie sociale de Nantes-Métropole

par Jean Rivière et Christophe Batardy

planche publiée le 12 janvier 2020

Un dimanche électoral ordinaire s’achève par une soirée télévisée au scenario sans surprise. On y déplore l’abstention comme une « pathologie sociale », symptôme d’un « malaise démocratique », on spécule sur les effets de cette abstention sur le « résultat », enfin et avec l’arrivée des « vrais » résultats vers 20h, on évacue l’abstention de la réflexion. À rebours de cette logique normative, l’analyse de la géographie de ce comportement électoral permet de comprendre un peu mieux ses déterminants sociaux.

1Que nous apprennent les croisements statistiques entre l’abstention et des variables du recensement de l’INSEE indiquant le profil sociologique des résidents des bureaux de vote de Nantes-Métropole ?

Une abstention aujourd’hui concentrée dans les quartiers de grands ensembles

2La géographie de l’abstention lors de la présidentielle 2017 (figure 1) dessine celle des quartiers populaires de grands ensembles construits à l’ouest de l’espace nantais en limite de Saint-Herblain (Les Dervallières, Le Breil, Bellevue) ou d’Orvault (Nantes-Nord), mais aussi dans la partie est de la ville (Malakoff, La Bottière) ou dans le quartier Château à Rezé. Cette abstention est statistiquement liée à la présence d’habitants qui occupent des positions dominées dans les hiérarchies scolaires (aucun diplôme), socioprofessionnelles (chômeurs, ouvriers, employés) et résidentielles (locataires du parc HLM). L’approche localisée permet d’ailleurs d’identifier le poids du contexte de résidence dans ces quartiers populaires d’habitat social (lien PlancheX_LogementSocial).

Figure 1 - L’abstention dans Nantes-Métropole : rétrospective 1974-2017

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3Leur peuplement est en effet marqué par trois processus nourrissant l’abstention. D’abord et contrairement aux idées reçues, ces quartiers font partie de ceux où la mobilité résidentielle est la plus élevée, or les déménagements affectent la qualité de l’inscription sur les listes électorales. L’addition de la mal-inscription (être inscrit dans un bureau différent de son lieu de résidence réel) et de la non-inscription fait qu’environ un citoyen français sur cinq se trouvait dans l’impossibilité de voter au bureau de vote le plus proche de son domicile lors de la présidentielle 2012, la mal-inscription sur les listes électorales étant désormais le principal facteur explicatif de l’abstention constante. Ensuite, la partie des habitants qui restent dans le parc de logement social connait un vieillissement sur place d’autant plus difficile à vivre que d’autres en partent, et on peut comprendre que celles et ceux dont la situation matérielle ne change guère au gré des alternances politiques ne croient plus au rite électoral. Enfin, la concentration des habitants les moins bien dotés en ressources sociales dans ces quartiers joue un rôle cumulatif, le fait que l’abstentionnisme y devienne localement la norme renforçant les effets des dispositions individuelles des habitants. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas.

Les mutations progressives de la géographie de l’abstention (1974-2017)

4La figure 1 prend un peu de recul pour observer les géographies de l’abstention depuis le milieu des années 1970, tandis que la figure 2 retrace l’évolution de la relation statistique entre l’abstention et la présence des groupes socioprofessionnels populaires (les employés et les ouvriers), dont on a souligné l’importance pour comprendre l’abstention contemporaine. En 1974 et 1981, les cartes opposent d’une part les périphéries de Nantes-Métropole encore rurales où domine la norme participationniste, et d’autre part le centre de Nantes (aux habitants jeunes et mobiles) où l’abstention est plus forte. À l’époque, les grands ensembles construits entre 1955 et 1970 sont des lieux d’ascension sociale relative où existe une certaine mixité sociale, et sont caractérisés par un tissu associatif et militant dense. C’est le travail de mobilisation de ces militants – dans les cités, dans les ateliers, dans les cafés – qui permet alors de compenser les plus faibles dispositions individuelles des ouvriers à se rendre aux urnes, ce qu’indiquent les corrélations légèrement négatives en 1974 et 1981 (figure 2).

Figure 2 - Coefficients de corrélation entre la présence des classes populaires et l’abstention

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5À partir des années 1980, deux phénomènes se combinent. Le peuplement de ces quartiers devient de plus en plus populaire à mesure que les fractions des classes moyennes qui y résidaient initialement accèdent à la propriété dans les secteurs pavillonnaires de la couronne périurbaine. Parallèlement, la déstructuration progressive des cadres de socialisation du monde ouvrier (syndicats, partis, associations) accélère sa démobilisation électorale, les quartiers populaires devenant progressivement des espaces de démobilisation électorale. Dans le cadre de cette évolution structurelle, la comparaison des conjonctures de 2002 et 2007 confirme l’idée selon laquelle les électeurs les moins politisés sont plus dépendants de l’intensité des campagnes. En 2002, l’abstention record s’accompagne en effet de la carte la plus contrastée. En 2007, la carte présente des différences d’abstention atténuées car la mobilisation exceptionnelle a suscité des discussions dans les groupes de pairs (familles, amis, voisins, collègues…) qui ont contribué à augmenter la participation des habitants les moins bien dotés individuellement en ressources sociales, qui sont aussi les moins politisés.

Pour citer ce document

Jean Rivière et Christophe Batardy, 2020 : « Comprendre l’abstention par la géographie sociale de Nantes-Métropole », in Atlas Social de la métropole nantaise [En ligne], ISSN : en cours, mis à jour le : 12/01/2020, URL : http://asmn.univ-nantes.fr/index.php?id=308, DOI: en attente.

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Bibliographie

Braconnier C., Coulmont B., Dormagen J.-Y, « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale. Chute de la participation et augmentation des inégalités électorales au printemps 2017», Revue française de science politique, vol. 67, n°4, 2017, p. 1023-1040. DOI : 10.3917/rfsp.676.1023

Braconnier C., Dormagen J.-Y, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation en milieu populaire, Paris, Gallimard, 2007.

Braconnier C., Dormagen J.-Y, Gabalda G., Niel X., « Sociologie de la mal-inscription et de ses conséquences sur la participation électorale », Revue française de sociologie, vol. 57, n°1, 2016, p. 17-44. DOI : 10.3917/rfs.571.0017

Riviere J., « Jeux d’échelles pour comprendre les déterminants sociaux de l’abstention dans l’espace français », Deloye Y., Mayer N. (dir.), Analyses électorales, Larcier, Bruylant, 2017, p. 59-116.

Résumé

Un dimanche électoral ordinaire s’achève par une soirée télévisée au scenario sans surprise. On y déplore l’abstention comme une « pathologie sociale », symptôme d’un « malaise démocratique », on spécule sur les effets de cette abstention sur le « résultat », enfin et avec l’arrivée des « vrais » résultats vers 20h, on évacue l’abstention de la réflexion. À rebours de cette logique normative, l’analyse de la géographie de ce comportement électoral permet de comprendre un peu mieux ses déterminants sociaux.

Annexes (1)