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Atlas Social de la métropole nantaise

Au-delà de la ville attractive

YelloPark, un projet urbain comme s’il n’avait jamais existé

par Frédéric Barbe

planche publiée le 05 mars 2020

Détruire le stade public de la Beaujoire, en construire un autre au milieu d’un vaste programme de logements et de bureaux, voici YelloPark « 100 % privé ». Tel un étrange météore de football, d’urbanisme et de rapports de force mêlés, ce projet révélé en septembre 2017 a disparu comme il était venu. Cette controverse singulière autour de la fabrique urbaine, de la participation et des imaginaires du futur désirable invite à explorer ce qu’a produit l’abandon d’un tel projet au croisement de l’histoire ouvrière nantaise et du second stade du FC Nantes, le quartier et le stade de la Beaujoire. Que reste-t-il de YelloPark ?

1Conçu dans la clandestinité en 2016-2017, le projet YelloPark est rendu public le 19 septembre 2017 lors d’une conférence de presse associant le promoteur Réalités, le propriétaire du FC Nantes et l’exécutif métropolitain : un projet urbain majeur, expérimental, indiscutable, un nouveau quartier (un stade, 1 500 à 2 000 logements, un immeuble de grande hauteur, 50 000 m2 de bureaux, une clinique, des équipements, une école) sur une parcelle exceptionnelle de 23 hectares (voir annexe), entièrement porté par le consortium YelloPark et décrit comme une aubaine par le slogan « zéro argent public » de la maire-présidente de Nantes Métropole (figure 1).

Tentative de coup d’état et surmodernité

2Cette opération de privatisation-destruction de valeur publique, typique d’un néocapitalisme urbain de dépossession, se situe loin de « l’urbanisme à la nantaise » marqué par la forte présence des ZAC et des orientations programmatiques. Elle s’appuie également sur un dénigrement du stade de la Beaujoire, présenté comme vétuste, dépassé, coûteux et sans valeur, alors qu’il a été inauguré en 1984 et qu’il a bénéficié d’une rénovation lors des Coupes du monde de football de 1998 et de rugby de 2007, ainsi que sur le refus de discuter de sa rénovation.

Figure 1 - La parcelle de la Beaujoire : un stade au milieu d'une réserve foncière intra-urbaine où tout semble possible

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3Une première concertation totalement privée est engagée fin novembre 2017. Elle est abandonnée après la saisine de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) qui garantit une seconde concertation privée début 2018. En juillet 2018, la présidente de la CNDP pointe les nombreuses failles du projet et décrit la métropole comme « maître d’ouvrage caché ». Appuyé sur un imaginaire de la surmodernité et un favoritisme maladroit (soutien politique agressif dans les médias, absence remarquable dans la concertation, prix de cession dérisoire de la parcelle), le projet se délite peu à peu : réduction, puis abandon du projet urbain transformé ultimement en un projet baroque de « double stade ». Le 25 février 2019, suite aux perquisitions du Parquet national financier chez le propriétaire du FC Nantes, la maire-présidente met un terme final à l’aventure.

Imaginaires et pratiques de la mobilisation

4La conférence de presse initiale du 19 septembre 2017 est remarquable par sa performativité : les médias annoncent que Nantes aura en 2022 un nouveau stade au sein d’un nouveau quartier urbain architecturalement et écologiquement exemplaire, cela en l’absence de tout vote et de tout débat. Passée la phase de sidération, des habitant·e·s du quartier et des supporters/trices du FC Nantes commencent à exprimer une double revendication : discuter la densification du quartier pour les un·e·s, étudier la rénovation du stade pour les autres. Dans le cadre de la concertation, puis, en raison des modalités asymétriques de celle-ci, par l’organisation de réunions de contre-concertation, une petite coalition hétéroclite se met au travail. Une grosse association de quartier se constitue et réalise un travail de mobilisation en porte à porte, mais aussi juridique, argumentant sur le fond mais aussi sur la méthode depuis leur croyance à la démocratie participative. Le collectif de supporters Brigade Loire multiplie les actions (tifos, chants, tracts, manifestations) et apporte son expertise d’usage et sa connaissance documentée de l’évolution des stades français et étrangers (figure 2). À La Nantaise, association porteuse depuis une dizaine d’années d’une demande d’actionnariat populaire et de gouvernance partagée du club, assure en novembre 2018 la finalisation d’un projet de stade rénové, « La Beaujoire demain » signé par huit associations d’habitant·e·s et de supporters/trices, produit de cette contre-concertation à laquelle ont contribué un certain nombre de professionnels, dont des juristes et l’architecte du stade lui-même.

Photos 1 et 2 - A quel moment des groupes souvent présentés comme marginaux voire aliénés font-ils en réalité de la politique ?

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Une manifestation joyeuse et revendicative de la Brigade Loire devant le stade de la Beaujoire lors du dernier match de la saison 2017-2018 (à gauche) ; Un clin d’œil d'Emiliano Sala aux ultra nantais à la fin du même match, geste rare dans le monde du football professionnel français où les joueurs sont formatés apolitiques (à droite)

Crédits photos : Frédéric Barbe, 19 mai 2018 (à gauche) ; Legio, 19 mai 2018 (à droite) 

Au-delà de l’abandon de YelloPark : réparer la ville, habiter le stade

5Cette coalition s’est appuyée sur des imaginaires alternatifs à la surmodernité : valorisation de l’existant contre la table rase, transparence contre favoritisme politico-financier, connaissance intime du territoire contre images de synthèse, action collective contre dévoiement du dialogue citoyen, sens de la communauté contre spectacularisation, etc. Le conflit YelloPark est certes un exemple de mobilisation sociale située, au large répertoire d’actions, mais il apparaît aussi comme une entrée inattendue dans un processus d’écologisation urbaine. Traversé par le périphérique, marqué par une ancienne relégation puis l’effacement progressif de la culture ouvrière et une très forte intensification urbaine, avec, en son milieu un stade et son club à la gestion contestée, des habitant·e·s et des usagers/ères ont posé la question d’un quartier et d’un stade écologisés, au sens d’une action urbaine cohérente, relationnelle et économe, véritablement habitée. Aujourd’hui, le programme de travaux en vue de la prochaine Coupe du monde de rugby a repris. En 2021, le contrat de mise à disposition du stade, dont la Cour régionale des comptes avait signalé, dès 2014, le loyer dérisoire et la mauvaise gestion par la métropole, arrive à échéance. Ainsi, l’inattendu du conflit YelloPark permet-il de tenir dans de meilleures conditions le débat public sur un équipement singulier, un grand stade public, et de revisiter le déploiement du football professionnel dans une grande ville (Figure 2). Ce conflit constitue aussi un moment exceptionnel dans le débat sur la densification d’un quartier qui n’est plus périphérique.

Figure 2 - Le déploiement du football professionnel dans la ville

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Pour citer ce document

Frédéric Barbe, 2020 : « YelloPark, un projet urbain comme s’il n’avait jamais existé », in Atlas Social de la métropole nantaise [En ligne], ISSN : en cours, mis à jour le : 05/03/2020, URL : http://asmn.univ-nantes.fr/index.php?id=360, DOI: en attente.

Bibliographie

Barbe F., La Beaujoire, enquête sur un coup d’État urbain, Rezé, À la criée, 2018.

Commission Nationale du Débat Public, Archives en ligne du dossier YelloPark, novembre 2017-avril 2019. URL : https://www.debatpublic.fr/projet-yellopark-construction-dun-nouveau-stade-football-club-nantes

Delpirou A., Rivière C., « Le football en rénovation : quels stades pour quelles villes ? », Métropolitiques, 13 juin 2016. URL : https://www.metropolitiques.eu/Le-football-en-renovation-quels-stades-pour-quelles-villes.html

Frédéric Barbe

Géographe, Maître de conférences associé, ENSA Nantes, chercheur associé au Centre de Recherche Nantais Architectures Urbanités (CRENAU)

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Frédéric Barbe

Résumé

Détruire le stade public de la Beaujoire, en construire un autre au milieu d’un vaste programme de logements et de bureaux, voici YelloPark « 100 % privé ». Tel un étrange météore de football, d’urbanisme et de rapports de force mêlés, ce projet révélé en septembre 2017 a disparu comme il était venu. Cette controverse singulière autour de la fabrique urbaine, de la participation et des imaginaires du futur désirable invite à explorer ce qu’a produit l’abandon d’un tel projet au croisement de l’histoire ouvrière nantaise et du second stade du FC Nantes, le quartier et le stade de la Beaujoire. Que reste-t-il de YelloPark ?

Annexes (1)