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Atlas Social de la métropole nantaise

Au-delà de la ville attractive

La violence des inégalités de revenus

par Isabelle Garat

planche publiée le 17 avril 2020

La sociologie de la ville de Nantes et de son agglomération a profondément changé, en quarante ans la ville portuaire est devenue une ville de cadres et de professions intermédiaires plutôt que d’ouvriers et d’employés. Les revenus fiscaux permettent de compléter cette lecture des catégories socioprofessionnelles en donnant un aperçu de la richesse ou de la pauvreté monétaire et de sa répartition à plusieurs échelles.

1Au cours des années 1970 et 1980, les travaux novateurs longtemps restés sans suite de la géographe Danièle Rapetti ont permis d’établir une première cartographie de la pauvreté et de la richesse à l’échelle fine des rues et des quartiers d’une ville française, en l’occurrence Nantes. Depuis 2012, la mise à disposition sur le site de l’INSEE des fichiers issus de l’administration fiscale1 pour l’ensemble des communes et quartiers (IRIS) des villes françaises a rendu possible une comparaison des territoires entre eux, en se saisissant d’une batterie d’indicateurs : revenus déclarés ou disponibles, distribution statistique de ces revenus (médiane, quartiles et déciles)2, part des ménages sous le seuil de pauvreté, etc. Complémentaire des études sur la ségrégation sociale qui s’appuient principalement sur la catégorie socioprofessionnelle des habitants, l’exploitation des données fiscales montre que les idées reçues, richesse concentrée à Nantes et pauvreté des habitants au-delà, ne correspondent pas à la réalité urbaine.

Richesse à toutes les échelles

2Si l’on observe la médiane du revenu déclaré des ménages à l’échelle des communes de Loire-Atlantique, les communes les plus pauvres du département se situent au-delà de l’aire urbaine de Nantes, en particulier dans le secteur de Châteaubriant (figure 1). À l’intérieur de l’aire urbaine, la richesse s’impose dans une grande partie de la première couronne (la « banlieue » au sens de l’INSEE) et les revenus intermédiaires caractérisent l’espace périurbain au-delà de vingt kilomètres de Nantes. Dans cette première couronne, ce sont les communes situées au Nord qui ont les revenus plus élevés, notamment parce qu’elles accueillent peu de populations pauvres. La commune qui enregistre le revenu médian le plus élevé de l’agglomération mais aussi du département est ainsi Sautron, avec 48 138 euros par UC. À l’opposé, Le Pellerin, Saint-Herblain, Rezé, Nantes, Bouguenais ou Couëron présentent les revenus médians les moins élevés, en grande partie du fait de la présence de logements sociaux sur leur territoire, dont les résidents sont peu aisés.

Figure 1 - Une aire urbaine nantaise plutôt aisée... surtout en première couronne

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Pauvreté et grand écart des niveaux de vie à Nantes

3C’est à l’échelle de la commune de Nantes que l’on enregistre les contrastes de richesse les plus forts (figure 2). À Nantes, les 10 % des ménages les plus pauvres ont un revenu de 5 432 euros/UC et les 10 % les plus riches de 45 822 euros/UC, soit un rapport d’inégalité de revenus de 8,4 (c’est ce que l’on appelle le rapport inter-déciles). Certes, ce rapport montre l’ampleur des écarts de niveaux de vie entre les pôles extrêmes de la hiérarchie des revenus, mais pour une grande ville française, il est situé dans la fourchette basse si on le compare à celui obtenu dans les sept aires urbaines millionnaires, puisque ce rapport oscille entre 7,7 (ville de Lyon) et 19,6 (Marseille).

Figure 2 - Dans chaque IRIS* à Nantes des pauvres et des riches.... mais les pauvres des IRIS riches ont des revenus voisins des riches des IRIS pauvres

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4Les revenus les plus bas sont situés dans les cités d’habitat social. Les Dervallières, le Pin Sec, la Boissière, la Harlière, la Bottière, le Sillon de Bretagne sont autant de toponymes renvoyant au parc de logement social, à Nantes ou Saint-Herblain. Les quartiers d’habitat social, qui avaient à l’origine vocation de loger des types de ménages aux profils variés, hébergent surtout aujourd’hui des ménages pauvres du fait de la conjugaison des difficultés d’emplois, de l’élévation des loyers dans l’agglomération nantaise et de la démocratisation de l’accession à la propriété. Dans l’IRIS Bottière (Nantes Nord) ou les Lauriers (grand ensemble Bellevue, à l’Ouest) le revenu médian se situe à 8 214 et à 9 108 euros/UC, soit environ 40 % du revenu médian de la ville de Nantes, et les 10 % d’habitants les plus pauvres déclarent moins de 500 euros/UC dans l’année, soit un dixième seulement du revenu médian des 10 % les plus pauvres de la ville de Nantes. Ces écarts très importants révèlent l’existence de poches de pauvreté extrêmes dans l’espace urbain nantais, correspondants aux territoires d’inscription des grands ensembles. À l’opposé, dans les « beaux quartiers », les 10 % d’habitants les plus riches ont des revenus qui vont de 54 000 à 86 000 euros/UC, soit deux fois et demi à quatre fois le revenu médian de la ville de Nantes. 17 IRIS (sur les 97 que compte la ville) ressortent pour leur concentration de richesse, tous à l’Ouest ou au Nord du centre-ville, notamment Monselet, Canclaux, Guist’hau, le rond-point de Rennes, Mellinet ou Dobrée Bon-Port.

5La comparaison avec les travaux de Danièle Rapetti montre une grande stabilité des inégalités de pauvreté et de richesse à Nantes depuis les années 1970 (figure 3), avec une pauvreté toujours située dans les grands ensembles, tandis que l’épicentre de la richesse se concentre en limite de centre-ville, à l’Ouest, sur le Boulevard Guist’hau et l’avenue Camus, au cœur du quartier Monselet. Toutefois, cette géographie n’est pas totalement immuable, car les espaces de résidence des ménages les plus aisés se sont, depuis 50 ans, étendus dans Nantes à partir de l’épicentre des beaux quartiers voire en première couronne le long des rivières Chézine, Erdre et Sèvre.

Figure 3 - La grande stabilité des localisations des revenus aisés ou des revenus faibles (1980-2015)

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Notes

1 Le revenu fiscal comprend les revenus d’activités salariées, les pensions d’invalidité et les retraites (hors minimum vieillesse), les pensions alimentaires reçues (déduction faite des pensions versées), les revenus d’activités non salariées, certains revenus du patrimoine ainsi que les revenus sociaux imposables : indemnités de maladie et de chômage (hors RSA et autres prestations sociales) INSEE, 2014.

2 Les revenus des ménages sont exprimés en euros annuels par Unité de Consommation (UC), ce qui permet de comparer les niveaux de vie de ménages de tailles ou de compositions différentes. Dans un IRIS, une médiane de 20 000 euros par UC signifie par exemple que parmi les ménages d’un adulte de ce quartier, la moitié des déclare des revenus annuels inférieurs à 20 000 euros, l’autre moitié déclarant des revenus supérieurs à 20 000 euros. De la même manière, les « déciles » de revenus séparent la population des ménages d’un quartier en dix ensembles égaux : une valeur de 60 000€/UC pour le décile D9 signifiant que les 10% des ménages les plus riches disposent de plus de 60 000 euros par unité de consommation.

Pour citer ce document

Isabelle Garat, 2020 : « La violence des inégalités de revenus », in Atlas Social de la métropole nantaise [En ligne], ISSN : en cours, mis à jour le : 17/04/2020, URL : http://asmn.univ-nantes.fr/index.php?id=424, DOI: en attente.

Bibliographie

Aerts M.-T., Chirazi S., Cros L., « Une pauvreté très présente dans les villes centres des grands pôles urbains », Insee Première, n° 1552, 2015. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1283639

Observatoire des inégalités, Grandes villes, le cœur des inégalités, 16 mai 2017. https://www.inegalites.fr/Grandes-villes-le-coeur-des-inegalites

Rapetti D., « Géographie fiscale en milieu urbain : l’exemple de la ville de Nantes », Norois, 1978, pp. 341-356. DOI : 10.3406/noroi.1978.3716

Rapetti D., « L’impôt dans la ville, de la rue aux quartiers nantais (1972-1980) », Mappemonde, 1989-1, p. 34-37. https://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M189/p34-37.pdf

Waniez P., « Fiscalité et territoire en France : l’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques (IRPP) », Cybergeo : European Journal of Geography, Espace, Société, Territoire, document 454, mis en ligne le 13 mai 2009. DOI : 10.4000/cybergeo.22260

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Isabelle Garat

Maître de conférences en Géographie, Université de Nantes – IGARUN, UMR 6590 Espaces et Sociétés (ESO)

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Isabelle Garat

Résumé

La sociologie de la ville de Nantes et de son agglomération a profondément changé, en quarante ans la ville portuaire est devenue une ville de cadres et de professions intermédiaires plutôt que d’ouvriers et d’employés. Les revenus fiscaux permettent de compléter cette lecture des catégories socioprofessionnelles en donnant un aperçu de la richesse ou de la pauvreté monétaire et de sa répartition à plusieurs échelles.